Mon bilan de l’année 2025
Première remarque préliminaire : cette liste a été définie sur une base de 147 films « sortis » en France, courant 2025, que ce soit en salle ou en streaming… parce que je vois un fossé de pertinence entre cette approche et celle d’un Castor Junior bricolant son top 10 sur une base de 14 films matés. Sans prétendre que mon approche rend mon top 10 plus objectif, il va sans dire.
Seconde remarque préliminaire : en dépit de ce nombre élevé, je n’ai pas vu TOUS les films ayant reçu un accueil critique favorable et/ou étant estampillés incontournables, comme : La Chambre d’à côté, Nino, Tardes de soledad, L’Aventura, Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan, L’Amour c’est surcoté, Fantôme utile, Mektoub My Love : Canto due parce que le Canto uno m’a gonflé, The Phoenician Scheme parce j’ai abandonné Wes Anderson (à moins que ce ne soit l’inverse), les deux films de Kiyoshi Kurosawa parce que lui aussi j’ai laissé tomber, KPop Demon Hunters parce que je n’ai pas tenu cinq minutes, ou encore la resucée « live » de Dragons parce que j’ai VU l’original et que j’ai ma dignité. Même si j’en doute, peut-être voir ces films aurait-il changé la face de mon top… ? On ne le saura jamais.
Il faut dire que l’année n’aura pas été fameuse. 2025, surtout côté américain, a eu ce parfum de cinéma en pilotage automatique : beaucoup de gros objets ridiculement coûteux, assez chiadés techniquement mais émotionnellement sous-vide, comme si les films avaient été conçus par un algorithme pour occuper un créneau plus que pour transporter le spectateur. Hollywood a continué son grand numéro de recyclage (suites, reboots, univers étendus, nostalgie sous cellophane), avec cette esthétique lisse et mondialisée qui confond tout et des scénarios qui ressemblent parfois à des notes de réunion transformées en images. Heureusement, il y a eu le reste du monde… mais même de ce côté, ça n’a pas été BIEN plus convaincant. Un signe parmi d’autres : j’ai beau avoir placé les dix films ci-dessous dans mon top, aucun d’eux n’a eu droit à un 9 ou à un 10/10 (ça a peut-être failli avec Je suis toujours là, mais ça s’est arrêté là) ; 2025 se sera pris le plafond de verre du 8/10 plus qu’aucune autre année, très, très clairement. Enfin, concentrons-nous sur le positif.
Au programme : le drame biographique brésilien coproduit par la France Je suis toujours là, le drame historique européen à dominante française La Chambre de Mariana, le drame pastoral italo-franco-belge Vermiglio ou la mariée des montagnes, et le drame social taïwanais coproduit par la France Left-Handed Girl, vous savez, pour rappeler l’importance mondiale de l’hexagone dans la production cinématographique ; le drame juvénile français L’Épreuve du feu et la comédie française pour cinéphiles réalisée par un Américain Nouvelle Vague, pour avoir au moins deux films à 100% français ; le drame romantique à 100% islandais Touch – Nos étreintes passées ; et pour rappeler que Netflix et les grèves de 2023 n’ont pas non plus tué Hollywood, le drame carcéral américain Sing Sing, le néo-western américain Train Dreams, et la comédie biographique américaine Saturday Night… même si trois films sur dix n’a, avouons-le, rien de grandiose – mes tops annuels des années 2010 étaient majoritairement étasuniens. Ce top 2025 met le focus sur le drame, sur la reconstitution d’époque, sur la difficulté à ne pas laisser l’Histoire broyer l’individu. Et, hasard ou non, ses deux sorties streaming sont à trouver du côté des prods US. L’Oncle Sam est comme qui dirait secoué par quelques turbulences.
Sommaire
Le top 10

10. LEFT-HANDED GIRL
Commençons par la fin, avec l’épatante petite gauchère. Si le film de la nouvelle-venue taïwanaise Shih-Ching Tsou commence comme une petite comédie dramatique aérienne et relativement mineur… il a plus d’un tour dans sa manche. D’abord, la môme I-jing, interprétée par l’adorable Nina Ye : une bouille inoubliable, un mélange d’espièglerie et de vulnérabilité qui capte la caméra comme un aimant, est clairement l’âme du film, la musique s’attachant habilement à épouser ses humeurs (candide, anxieuse, au taquet…). Avec elle, on comprend que la modestie du film n’est pas un camouflage mais une habile stratégie : le film s’installe à hauteur d’enfant, à hauteur de gestes et de silences, avant de révéler progressivement la complexe teneur du réel. I-jing n’est pas seulement un personnage central, elle est un point de gravité émotionnel : tout le film, incroyablement coloré et filmé en grand angle (de sorte à donner envie de courir découvrir Taipei), semble calibré sur sa perception du monde, ses emballements, ses peurs diffuses, sa manière très physique d’exister. Ensuite, la mise en scène : nerveuse, mobile, d’une mobilité en phase avec la luxuriance de sa photographie… et expliquée par le filmage à l’iPhone, assez léger pour s’immiscer partout, choix renforçant l’intimité, collant à la peau des personnages, et faisant respirer les scènes – ça n’a rappelé à personne d’autre la vibe des vidéos filmées aux caméscopes numériques d’antan ? La réalisatrice, aidée de son collaborateur Sean Baker au scénario et au montage (aaaaah, Anora !), parvient à maintenir un bel équilibre entre gravité et délicatesse, mais un équilibre fragile, jamais confortable, qui refuse aussi bien le misérabilisme que la tarte à la crème. Il y a des moments de flottement – le récit n’est pas toujours aussi fluide qu’on le voudrait –, mais la qualité du travail visuel, l’écriture pleine de justesse des rapports humains et l’interprétation font oublier les quelques baisses de régime. D’autant plus [spoiler alert !] qu’il y a ce twist, à la fois discret et dévastateur, qui rebat TOUTES les cartes dans le dernier acte en révélant que la grande sœur est en fait la mère d’I-jing : tout s’éclaire instantanément, ce qui paraissait bancal devient profondément mélancolique, ce qu’on reprochait au personnage de (ce qu’on croyait être) la mère coule soudain de source, tout comme ce qu’on reprochait au personnage de (ce qu’on croyait être) la grande sœur. [/off] Le film ne triche pas avec cette révélation : il ne cherche ni l’effet ni le choc, mais une relecture silencieuse, presque douloureuse, de tout ce qui a précédé, et c’est malin, très malin. Sans en faire trop, Shih-Ching Tsou a trouvé une vraie justesse, quelque part entre le naturalisme pudique et le mélo familial. C’est un cinéma de l’ajustement plutôt que de la démonstration, qui fait confiance au spectateur… notamment pour comprendre son message : toutes les traditions ne sont pas bonnes à garder.


09. SATURDAY NIGHT
Continuons au son de l’aigle conquérant pour faire taire l’américanophobie : Saturday Night, en référence à l’émission Saturday Night Live (SNL). Un film de 2024, vu en 2024, mais comme nous sommes en France et qu’en France, c’est « sorti » en 2025 sur une plateforme, hellooooo, 2025. Et merci, 2025, du coup. Parce que… Jason Reitman, la résurrection. Les années 2010 ont été rudes pour le doué fils du légendaire roi de la comédie Ivan Reitman. Après avoir épaté la cinéphilie mondiale avec un cinéma indé de qualité rappelant la décennie 1990, avec des films comme Thank You for Smoking, Juno, In the Air et Young Adult, le gars a frôlé la disgrâce avec deux ineptes caricatures de ce cinéma (Last Days of Summer et surtout Men, Women & Children), avant de se faire pardonner avec le joli Tully, avant de n’épater euh personne avec l’oubliable The Front Runner, et le début des années 2020 a carrément donné l’impression qu’on l’avait perdu, avec les deux sombres merdes que sont SOS Fantômes : L’Héritage et SOS Fantôme : La Menace de glace (qu’il a produit). Le cinéaste semblait avoir perdu non pas son savoir-faire, mais son objet, son nerf, son carburant. Il ne lui aura par conséquent fallu rien de moins que l’invocation des dieux du stand-up américain des 70’s, une invocation aussi respectueuse qu’azimutée, pour se remettre sur le droit chemin – autrement dit, revenir à un chaos créatif, collectif, vivant, soit l’exact inverse de divertissement en plastique pour adeptes de fan service dans lequel il s’était égaré. Saturday Night, mélange rare de thriller et de comédie où le temps est l’antagoniste tourné en 16mm pour recréer une sensation « coulisses d’un plateau TV des 70’s » bien plus organique que du numérique, est un spectacle irrésistible, visuellement riche, plein à ras bord d’une impressionnante pulsion de vie et d’une tripotée de jeunes révélations, à commencer par Gabriel LaBelle dans le rôle du génial Lorne Michaels, Rachel Sennott dans le rôle de Rosie Shuster avec qui il forme un duo mémorable, et Cory Michael Smith dans le tout aussi incontournable rôle de Chevy Chase (impeccable en irrésistible tête de nœud)… chapotées par un Willem Dafoe là pour s’éclater – un casting fonctionnant comme une troupe et non comme une vitrine d’égos. Le spectateur insensible à la culture stand-up et à la culture talk-show US peinera peut-être à entrer dans le délire, mais pour l’amateur, c’est du petit lait : en plus de mythifier avec goût le SNL original, le film reconstitue un moment où l’humour était encore une prise de risque, pas un produit d’appel. C’est ça, son objet : l’électricité du live dans un art sacrément collaboratif. L’auteur de ces lignes n’est absolument PAS un fan du SNL tel qu’il est devenu dans les années 2010 sous l’effet du « wokisme » – soit tout SAUF un show de marginaux antisystème –, mais il doit aussi reconnaître quand ça a été bon, et Saturday Night fait parfois l’effet d’un épisode du SNL… de l’âge d’or. Quand c’était toujours bon. Qu’un si brillant opus échoue sur plateforme – ironie suprême pour un film célébrant le direct, le collectif, et la sueur du plateau –, et soit à ce point ignoré chez nous, a quelque chose de déprimant.


08. VERMIGLIO OU LA MARIÉE DES MONTAGNES
Vermiglio (titre original) est une des plus mémorables ballades dans le passé auxquelles le cinéma nous a conviés ces dernières années – et sans même se sentir obligé de céder à la mode du format carré. Les détracteurs du film, tout en reconnaissant la remarquable composition des plans et les portraits de personnages étrangers à tout manichéisme, lui reprochent sa lenteur. Mais… c’est justement toute l’idée. D’embrasser l’austérité de ce monde jusqu’à la transcender et en extraire l’élémentaire beauté. La lenteur du rythme était un prérequis, non pas comme un caprice d’auteur, mais comme une condition d’accès à ce monde : dans Vermiglio, rien n’est « servi » au spectateur, tout se mérite, et ce mérite devient une forme d’adhésion. Parce que le monde englouti qu’explore Maura Delpero paraît à mille ans de nous, sapiens 2.0 aux cerveaux constamment sollicités par la data, l’expérience de l’écoulement du temps se DEVAIT d’être un choc. Et ça l’est, en bonne et due forme, une fois passé son premier quart d’heure un peu laborieux (ou simplement exigeant ?) : tout dans ce film contribue à immerger le spectateur non seulement dans un décor, mais aussi dans une mentalité, de l’image, à la somptueuse colorimétrie, aux langues parlées (comme le sicilien, plus proche du corse que de l’italien) en passant par l’absence de musique non-diégétique, la masculinité rude du patriarche et la beauté si parfaitement rétro de Martina Scrinzi, l’actrice qui joue Lucia… Et ce qui frappe, c’est que l’immersion ne passe pas seulement par le pittoresque, elle passe par une économie morale : la façon dont une communauté s’organise, se surveille, se protège, parfois s’étouffe, avec cette idée que le collectif prime toujours, quitte à broyer l’intime à petit feu. L’hilarante scène de l’entrainement physique dans la classe, l’hésitation noblement pudique de Lucia avant d’embrasser l’homme, la petite sœur observant en secret l’intimité du patriarche (sublime gamine Anna Thaler), les chants siciliens rappelant ceux des Balkans, les plans du cimetière avec ses croix noires sur fond enneigé, Lucia courant dans la neige sur les Nocturnes de Chopin, les discussions à voix basse entre sœurs blotties sous la même couverture, le générique de fin sur des rires de bébé… tout participe de cette immersion étrangère à notre monde. Et n’oublions pas ce mélange rare de sécheresse et de tendresse : Vermiglio ne romantise pas la rudesse, mais il ne la condamne pas non plus, il la constate, et c’est justement cette décente neutralité qui rend les élans de douceur si puissants. Ça faisait longtemps qu’un film ne m’avait pas fait méditer à ce point sur ce que la technologie nous a apporté… et nous a enlevé. Dans le monde englouti du film, le silence, l’attente, la lenteur, et même l’ennui apparent n’étaient pas des « couacs », mais une matière première de l’existence… et quand on accepte cette matière, le film cesse d’être lent : il devient, au contraire, des plus denses.


07. L’ÉPREUVE DU FEU
« Faut pas juger le sac à l’étiquette », dit Queen, jeune esthéticienne qui prononce « dis » « djis ». La maxime de grand-mère est pleine de sagesse… seulement, c’est un peu comme ça que fonctionne notre société. En jugeant à l’étiquette. Et c’est là que L’Épreuve du feu tape juste : pas en braillant, ni en théorisant, mais en observant, avec une acuité parfois cruelle, comment le diktat des apparences et les rapports de force entre classes s’infiltrent partout, dans notre société, jusque dans les moments supposément légers d’un été. En parlant de ça : premier discret coup de cœur de l’été. Un premier long-métrage humble… pile ce qu’il faut : pas de démonstration, pas de gras, plutôt une intelligente sobriété de mise en scène qui surprend, qui sait créer une atmosphère en deux plans pour porter son propos – mention spéciale à la scène de la soirée, avec sa festivité malaisante, sa sensation de chaleur sociale qui étouffe, et ce petit vertige d’être au mauvais endroit avec les mauvaises personnes… ou pire, au bon endroit, mais du mauvais côté. Car le film brille aussi par sa manière d’explorer la comédie humaine : il y a de l’humour, oui, parfois même du charme… mais toujours sous tension – même dans les moments entre Hugo et sa copine Queen. Et avec ses amis d’enfance bourgeois, on sent que chaque blague peut devenir une arme, chaque échange, une micro-négociation de territoire. Et quand ça bascule, c’est d’autant plus violent que tout était déjà là, en germe. Cette cruauté sèche, presque nihiliste, [spoiler alert !] éclate de façon mémorable dans le final : « Pourquoi ? » « Pour la vanne, mec »… tout est dit. Parce que dans cet univers impitoyable où les rares gens capables de changer ne le font qu’en mal, Hugo n’a pas la possibilité d’aller d’un point A à un point B, comme tout protagoniste, non : pas de progrès pour lui, condamné à rester le même gamin moqué, le même « Hugros »… il pourrait avoir appris quelque chose d’essentiel de cet été de merde, mais le dernier plan, d’une incroyable amertume, ne le suggère pas vraiment. On garde d’autant plus un goût de cendres de ce film que son réalisateur et scénariste, Aurélien Peyre, croit clairement à la possibilité d’un amour entre ses deux protagonistes… mais croit simplement davantage au pouvoir noir de leur univers impitoyable, usine à névroses censée être leur seule réalité. [/off] Pour finir sur une note joyeuse, le casting de L’Épreuve du feu est un bonheur de révélations, là aussi : Félix Lefebvre est déchirant dans un rôle d’une belle complexité parce qu’il joue l’humilié sans jamais le réduire à une posture, gardant sur lui une dignité qui rend tout plus triste, et Anja Verderosa est lumineuse, exactement au bon degré, assez pour qu’on y croie, assez pour qu’on ait mal. On leur souhaite le meilleur.


06. TOUCH – NOS ÉTREINTES PASSÉES
Et boum, deuxième coup de cœur de l’été. Touch – Nos étreintes passées avance à pas feutré, mais saisit aux tripes avec une aisance admirable. C’est cette aisance-là qui installe le charme discret, et assez fou il faut l’avouer, de l’ensemble. Le point de départ a une beauté presque naïve, avec son jeune étudiant islandais devenant plongeur dans un restaurant japonais de Londres sur un coup de tête, geste impulsif irriguant tout le film, comme un manifeste intime posant que la plus grande aventure peut partir d’une décision en apparence minuscule. La fascination que ce protagoniste – impeccable de naturel Egill Olafsson – a pour cet étranger qu’il découvre par accident est contagieuse, mais jamais fétichisée, détail que toute personne ayant vécu à l’étranger appréciera. La mise en scène de Baltasar Kormákur, d’une élégance constante – et étonnante, vue sa filmo fort discutable –, et la photographie somptueuse, caractérisée par un impressionnant sens du détail – voir cette nourriture japonaise filmée avec un soin quasi sensuel –, embrassent cette fascination avec une grande cohérence esthétique et thématique. Alors, l’auteur de ces lignes pourrait trouver une certaine ironie dans le fait que son « nouveau film de gaijin au Japon préféré » se déroule les trois quarts du temps à Londres… mais ce décalage nourrit l’idée centrale : le Japon comme ancrage affectif. Chaque mention d’Hiroshima tombe comme un poids – gravité sourde, frisson immédiat. Le dernier acte explore par ailleurs avec beaucoup de tact un sujet rarement traité à l’étranger, les hibakusha – survivants des bombes atomiques –, et intègre même de façon organique l’angoisse du kodokushi, la peur de mourir seul. Le personnage de Miko (ravissante Kôki) fonctionne à merveille en objet d’affection du héros parce qu’elle ne force rien, adorable de la façon la plus banale possible, et incarne, le temps d’un film, ce premier amour gauche que tout nippophile a vécu. Sa romance avec Kristofer prend son temps, mais elle paie : quand Miko dit « ai shiteiru, Kristofer », c’est chargé d’à peu près tous les ingrédients qu’il faut pour ressentir le moment. L’alternance passé/présent est gracieuse, même si les marqueurs visuels sont convenus – passé chaud, présent froid –. Plusieurs scènes restent collées à la rétine, comme celle où Kristofer chante en islandais, et même dans les scènes mineures, le caractère du film fait le show, comme avec ce personnage assez génial de cuistot chanteur d’opéra. Au rayon des réserves, le dernier acte susmentionné, consacré à une quête d’amour perdu qui marche uuuun peu moins bien que les flashbacks londoniens mais pas BIEN moins, prend peut-être un peu trop son temps, et [spoiler alert !] le fait que Miko n’ait rien dit rien à Kristofer au sujet de leur fils est sans doute de trop… [/off] mais rien qui ne gâche le plaisir. In fine, Touch est un film d’une envoutante mélancolie, d’une tendresse infinie, sans mièvrerie, et joliment hanté par une idée simple : si le passé est bel et bien passé, il faut traiter le présent comme s’il n’était jamais trop tard.


05. SING SING
« Who would have thunk, that the beginning of the healing for this planet would start right here, behind the walls of Sing Sing? » Ok, c’est peut-être un peu grandiloquent, mais après tout, c’est un film dédié à la passion du métier d’acteur et à son caractère salvateur, donc c’est justifié. Et puis… on parle d’un rare film justifiant l’emploi au premier degré du terme d’humaniste. Car Sing Sing mérite sa réputation. Certes, il a un petit côté « film conçu pour plaire à l’académie des Oscars » (s’il n’a pas gagné d’Oscar, il a gagné un tas d’autres statuettes !)… mais celui-là, au moins, on comprendra pourquoi il plait. Ce n’est pas un film axé sur son intrigue, qui est dans l’ensemble assez convenue et même assez prévisible – le seul réel imprévu étant un décès de personnage… qui sort un peu de nulle part, pour être franc. Ce qui passionne Sing Sing, ce sont 1) ses personnages – sans que le scénario ne les développe plus que de nécessaire –, 2) son propos sur le prodigieux pouvoir de réhabilitation de la scène – on peut parler de déclaration d’amour au théâtre –, et 3) son portrait sans compromis de l’univers carcéral… et de ces trois points de vue, on peut voir une franche réussite dans le film de Greg Kwedar, dont l’apparence documentaire, le choix essentiel de tourner en 16mm et la photographie naturaliste de Pat Scola collent parfaitement à cet autre type d’univers impitoyable. Rares sont les films carcéraux à faire ressentir à ce point au spectateur qu’il y a une vie, dans ces mondes, et à le convertir si aisément à une vision plus nuancée de leur… faune. La révélation, lors du générique de fin, que bien des acteurs sont en fait d’anciens détenus jouant leur propre rôle, est un grand, grand moment de cinéma, mine de rien, et bien que Colman Domingo soit impeccable, c’est surtout le diamant brut Clarence Maclin, dont les scènes avec Domingo sont chargées d’abord de tension, puis d’amitié, qui bluffe – ainsi que le vétéran Paul Raci, formidable en metteur en scène plein de compassion. Un tel film, animé par une telle cause, ne pouvait pas fonctionner sans être connecté le plus possible au réel, et il l’est. C’est cette force qui en fait un plaidoyer si convaincant pour la notion de réinsertion, pour la « ré-humanisation » par l’art, ce cher programme RTA, sans jamais verser dans un angélisme à côté de la plaque. Peut-être Sing Sing est-il même un film qu’on devrait diffuser dans les trop nombreux pénitenciers amerloques pour faire comprendre aux détenus que, comme l’a dit Maclin lors d’une table ronde, « it ain’t over for us, man » ? Humaniste, on vous dit.


04. TRAIN DREAMS
Dernière addition de cette liste, sans trop y croire, parce que Netflix… et pourtant. Six mois plus tôt, le Life of Chuck de Mike Flanagan avait joué au film d’auteur pontifiant bourré de mille trucs prétendument fascinants à dire sur la vie, la mort, et le sens de toutes choses… pour se viander assez piteusement, à force de vouloir faire du grand avec du « grand ». Le film de Clint Bentley, lui, fait l’inverse : il vise petit, avec son titre joliment cryptique. Il vise… juste. Et il atteint l’universel, sans jamais lever la voix. Mélancolie faite film, Train Dreams est un quasi-chef-d’œuvre sur les petites gens d’un autre monde englouti, l’Amérique du nord des années 1890 aux années 1940, centré sur la condition humaine, ses plaisirs simples, des balades champêtres en famille au goût du travail bien fait en passant par le bruit de la pluie et un bonne steak, comme ses tragédies tout aussi élémentaires qui suffisent à briser une vie. Pas besoin d’apocalypse : le feu, le temps et l’indifférence du monde suffisent. Le film étant une exploration contemplative de l’histoire d’un homme de rien entouré de tout, la nature ne pouvait pas être un simple décor : ici, c’est une présence… écrasante. Le monde existe en dehors du personnage, et c’est précisément ce qui rend tout ça bouleversant, dans cette contre-odyssée à la croisée de Malick (le bon, pré-À la merveille) et Tarkovski (pour l’onirisme mystique). Pas de pose, juste une attention patiente au réel, à ses textures, à ses silences, à ce qu’il garde et à ce qu’il efface, pour produire quelques moments qui te donnent l’impression d’avoir ressenti quelque chose de rare, appris quelque chose d’important. Esthétiquement, c’est merveilleux : lumière naturelle, matière du bois, poussière d’or dans l’air, ciels immenses, gestes modestes filmés comme des rituels dans un format carré osé, mais rationnel. Et au centre, Joel Edgerton compose un personnage d’une densité rare : un homme qui ne se raconte pas, qui se contente de vivre, avec ce mélange de dureté apprise et de vulnérabilité, car le vivant EST fragile. Le film traite aussi d’un sujet fascinant, l’articulation entre l’identité et l’Autre : l’Autre, ce n’est pas seulement l’étranger, c’est la modernité, la ville, l’industrie, le progrès qui avance, qu’on le veuille ou non, comme une machine… comme un train… ; Robert est un être façonné par une époque qui le dépasse, par des forces géantes, une existence minuscule face au rouleau compresseur du siècle… ; et le film a le brio de ne pas transformer ça en thèse, mais en sensation. On sent littéralement à la fois notre insignifiance, et tout ce que cette insignifiance peut receler de beauté. Et puis… un film au générique de fin chanté par Nick Cave en personne ne peut qu’être réussi.


03. NOUVELLE VAGUE
Bonne nouvelle : comme souvent avec l’imprévisible – et méconnu par le grand public – Richard Linklater (Génération rebelle, Before Sunrise, A Scanner Darkly, Boyhood, Hit Man !), Nouvelle Vague n’est PAS ce à quoi l’on était en droit de craindre : ce n’est pas un pastiche fétichiste, ni une reconstitution muséale, ni une imitation appliquée des tics de ladite Nouvelle Vague… c’est autre chose, plus en phase avec l’insaisissabilité du cinéaste. Ce dernier filme un moment de cinéma, le tournage du légendaire À bout de souffle, sans singer sa grammaire, préférant l’esprit au dogme, et le résultat est… un film libre, parfois volontairement désaxé, acceptant le chaos comme une donnée historique plutôt que comme un style à reproduire à la lettre. Le noir et blanc, chaleureux, dit déjà beaucoup de l’approche : on n’est pas dans l’ascèse, mais dans la transmission. Et dans la bonne humeur : là où le topissime Le Redoutable de Michel Hazanavicius optait pour un portrait à charge de Jean-Luc Godard sous l’angle politique, Nouvelle Vague a choisi la quasi-sacralisation de fan amusé, mais c’est normal : plutôt que d’être disséqué pour le meilleur et pour le pire, son Godard est observé sous son meilleur jour possible, à travers l’acte de création d’un de ses classiques. Le geste artistique devient le récit, et c’est là que Linklater touche juste. Le scénario, un peu scolaire dans sa structure, compense largement par son intelligence ludique. Par exemple, il rend diablement contagieux l’enthousiasme presque candide du jeune Jean-Paul Belmondo face à l’excentricité parfois autiste de Godard. Cette dynamique, jamais appuyée, donne au film une respiration joyeuse : le cinéma comme aventure collective (air connu), bricolée, imparfaite, mais ô combien électrisante. Les râleurs pourront toujours se plaindre du français de la mimi Zoey Deutch, objectivement calamiteux, d’autant plus en le comparant à celui de Jean Seberg, pourtant loin d’être irréprochable… mais ce n’est pas ce petit couac qui va fissurer un tableau autrement idyllique. Impossible de ne pas être séduit. Osons même dire que s’il est recommandé d’avoir préalablement vu À bout de souffle, ce n’est même pas un prérequis ! Nouvelle Vague est un hommage d’un rare charme au 7ème art, peut-être mon préféré avec La Nuit américaine de Truffaut – qui est cité dans le film –, Huit et demi et Le Mépris… de Godard. PS : merci à ce cher Richard de n’absolument PAS avoir oublié l’illustre rôle du caméraman.


02. LA CHAMBRE DE MARIANA
Chef-d’œuvre introspectif doublé d’un pur exercice de beauté dans un univers enlaidi par l’histoire des hommes, La Chambre de Mariana nous plonge dans l’enfer d’une époque sans nom… comme très peu de films l’ont fait. Car le film d’Emmanuel Finkiel, à qui l’on devait déjà le beau La Douleur, ne cherche pas tant à nous enseigner qu’à nous montrer. Mélanie Thierry y brille (et en ukrainien svp !), comme elle brillait dans La Douleur (pour la cohérence…), mais la star, ici, c’est le travail de montage de la brillante Anne Weil (Les Amandiers), incroyablement sensoriel : ce qu’on entend, ce qu’on perçoit, ce sont des bribes d’un monde en pleine apocalypse, des éclats de vie persistant malgré tout, et, surtout, ce qui tente de percer les ténèbres. À certains moments, le passé et le présent se confondront, même, dans des sarabandes vertigineuses. La caméra, sereine dans ce monde d’effroi, flottante là où les corps chutent parfois, scrute l’humanité jusqu’à ses entrailles, dont celles de Mariana, femme désabusée, engluée dans l’alcool et endurcie par la (sur)vie, aussi magnétique qu’imparfaite… et révélant sa véritable nature au contact d’Hugo, le petit garçon sans mère, personnage au départ moins marquant, mais dont l’imaginaire domine le film – via des souvenirs de passé surgis d’un trou de serrure dans l’intimité du placard où il se cache. Joué avec brio par le jeune Artem Kyryk, dans le sens où l’on croit vraiment le voir prendre 2-3 bonnes années le temps du film, son personnage grandit de façon étonnamment crédible dans ce « coming-of-age » unique au monde, [spoiler alert !] qui le verra changer d’attitude vis-à-vis de Mariana et devenir son salut comme elle a, jadis, été le sien. [/off] Le contraste est saisissant entre la douceur des réminiscences et la cruauté du présent, gravité du cadre donnant un poids à chaque sentiment. Et Finkiel ne détourne pas le regard quand il s’agit de confronter Hugo à la réalité : la scène du charnier sous la pluie, cauchemardesque, avec l’adorable petite fille habillée en rouge en (possible) hommage à Spielberg, hante durablement le spectateur, comme la plupart des séances glaçantes avec les fantômes du jeune héros (ce moment où il souffle sa bougie d’anniversaire !), et l’absence de musique non-diégétique rend chaque son – respiration, éclat, voix – plus marquant. La photographie d’Alexis Kavyrchine, à qui l’on doit celle tout aussi envoûtante de La Montagne (4ème place de mon top 10 2023 !), épouse pleinement cette approche sensorielle, cf. ce plan où la lueur du jour se pose sur une Mariana assoupie, de ces lumières qui révèlent et détournent tout à la fois. Osera-t-on le dire ? La Chambre de Mariana donne envie d’aimer sa mère encore plus qu’on ne l’aime déjà… qu’elle soit biologique ou pas. La fin, ouverte, frustrera certains, mais elle tient la route : cette conclusion, c’est une aurore dévastée, fragile souffle de vie échappant aux ténèbres, pas un happy end clé en main, qui aurait été indécent. C’est une échappée du placard… soit juste assez pour revivre. La Chambre de Mariana n’est pas « nécessaire », d’autant plus qu’il ne raconte hélas PAS des faits réels… ça n’en est pas moins un des meilleurs films de l’année.


01. JE SUIS TOUJOURS LÀ
Ça faisait douze ans qu’on n’avait pas eu de nouvelles de Walter Salles, cinéaste talentueux mais un brin inégal – Carnets de voyage, yay, son remake de Dark Water, yaouch. Douze ans que son adaptation mal aimée d’On the Road avec Kstew constituait son dernier film en date. Le début 2025 nous est venu avec une heureuse mise à jour : son 8ème long-métrage, de facture assez classique et pourtant un très grand film, est un sacré putain de retour en force, et un visuellement somptueux, au passage. Un dont les prix qu’il a valus au jeu incroyablement nuancé de la grande Fernanda Torres sont amplement mérités… sans être une raison de négliger les incroyables performances des actrices qui ont joué ses filles, dont chacune a habité son personnage, et sans qui la dramaturgie sophistiquée du film n’aurait pas aussi bien fonctionné. Quoiqu’il ménage rigoureusement ses effets et évite de bout en bout les violons – la musique du film mêle intelligemment hits emblématiques de l’époque et compo originale toute en retenue –, Je suis toujours là a le pouvoir de rendre le spectateur plus inquiet de la fragilité de ses droits civiques que la moyenne des films traitant bien plus bruyamment de la tyrannie. Son impressionnante reconstitution du Brésil du début des années 70 – notamment dans les scènes filmées au Super 8 –, qui le rend très proche en apparence des USA de la même époque, est une façon très inspirée de mettre le spectateur en confiance, car il ne s’attend pas à voir s’immiscer le poison de la dictature dans un décor ressemblant au San Diego idyllique du début d’Almost Famous ! Ce qui frappe également, c’est la capacité de Salles à évoquer la terreur politique sans jamais sombrer dans le didactisme : comme l’irruption sans transition de la machine fasciste dans la sphère intime de la maison familiale supposément sanctuarisée, les scènes d’arrestation et d’interrogatoire sont traitées avec une sobriété glaçante, rendant la violence du régime encore plus palpable. C’est comme l’absence du personnage du mari : jamais le film ne l’oublie. La complexité de la situation est également retranscrite par la photographie du chef op de Narcos, qui souligne magistralement le paradoxe d’une époque à la fois vibrante et sombre, avec ses tons chauds contrastant avec la froideur des événements. Et les deux bonds dans le temps du 3ème acte, qui déconcertent au départ, sont finalement parfaitement justifiés par son propos sur le devoir de mémoire, à la fois un peu convenu et inattaquable. En voyant arriver, en fin d’année, L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, qu’à peu près toute la critique sanctifiait depuis Cannes, j’ai craint qu’il ne finisse par remplacer Je suis toujours là, parce que DEUX films brésiliens sur la dictature brésilienne dans un top 10 annuel, ça aurait fait un peu beaucoup. J’ai vu toutes ses 2h45… et Je suis toujours là est toujours là.

Mentions (10 films)
– Valeur sentimentale : Un film profondément mélancolique où il est question d’un vieil homme payant d’avoir été un mauvais père, question de ce qu’on garde malgré soi, et question de ce qu’on apprend à laisser filer, qui avance à pas feutrés, observant ses personnages avec une attention patiente et refusant le soulignement émotionnel… du Trier, quoi – voir les somptueux Oslo, 31 août et Thelma. Si sa mise en scène s’adonne à quelques grands moments de lyrisme, comme la ballade sur la plage à l’aube, elle privilégie généralement les gestes discrets, les silences, tout ce qui raconte une histoire sans avoir besoin de la formuler, prenant le temps de laisser vivre son monde, cette maison, cette famille dysfonctionnelle. Quelques scènes semblent presque anodines sur le moment, avant de revenir hanter la mémoire du spectateur, comme l’embrassade entre les sœurs, d’une vérité presque intimidante. Toujours pas fan de Renate, mais un opus bieeeen supérieur à Julie.
– Les Aigles de la république : Du cinéma qui surprend… en bien ? On prend. Les Aigles de la République marque un vrai retour en grâce pour Tarik Saleh qui, après la légère déconvenue du trop sage La Conspiration du Caire (2022), retrouve ici une inspiration plus sèche, plus tendue, et conclut habilement sa trilogie du Caire par une plongée franchement oppressante dans les cercles d’un pouvoir qui n’a de démocratique que le nom. La mise en scène resserre progressivement l’étau, joue sur les regards, les non-dits, les espaces clos, jusqu’à installer un malaise presque physique, et Fares Fares, une fois encore, crève l’écran dans ce rôle d’homme moins héros que pion rapidement dépassé. La dernière demi-heure, d’une brutalité graphique et narrative assumée, imprime durablement la rétine. Et la morale tombe, limpide, à l’attention de ceux qui rêvent de voler près du soleil : le pouvoir mord plus souvent qu’il ne caresse.
– Better Man (voir l’image ci-dessous) : Grosse surprise. Better Man part d’une idée giga-casse-gueule – un biopic de Robbie Williams où le chanteur serait joué par un singe – et la transforme en trouvaille aussi audacieuse que fonctionnelle, parce que Michael Gracey (The Greatest Showman) orchestre tout ça avec une créativité parfois sidérante, et parce que le film dépasse largement le champ balisé de son répertoire. Sous ses airs classiques, Better Man enchaîne moments de pur vertige visuel – numéros musicaux déchaînés, scènes quasi-hallucinées comme celle du crash – et scènes de réalisme social authentiques, et finit par rendre son protagoniste simiesque parfaitement « normal » dans son univers. Surtout, le scénario évite l’ego-trip : les failles du Robbie, sa haine de soi et ses dégâts collatéraux sont pleinement exposés. Un spectacle excessif, un peu névrotique, mais d’une franchise désarmante. Seul regret : l’absence de Love Somebody. Pour le reste, improbable pari tenu.

– The Insider (mais oublions cette VF à la con et disons plutôt Black Bag) : Après Presence, qui laissait espérer le premier bon Soderbergh depuis Logan Lucky (2017) avant de faire pschitt, il n’aura fallu qu’un mois supplémentaire pour voir tomber ce Black Bag. Attention : on tient ici un BON Soderbergh, pas un nouveau classique. L’important est de le prendre pour ce qu’il est vraiment : un portrait de couple déguisé en pastiche de film d’espionnage. La distance cérébrale du cinéma de Soderbergh donne parfois un léger sentiment de vacuité, la verbosité peut rebuter, et Cate Blanchett est trop vieille pour ces conneries… mais le filmage clinique épouse justement si bien cet univers de tordus lucides, David Koepp s’est si intelligemment amusé de leurs névroses, et l’ensemble est si visuellement délicieux, notamment l’éclairage des scènes de dîners, qu’on ne peut que jouer. Ce distingué Black Bag n’est pas du grand cinéma, mais la preuve que Soderbergh a encore des choses à dire.
– Warfare : Quand l’übergauchiste Alex Garland décide de ne PAS laisser son idéologie parasiter son perfectionnisme formaliste, ça donne… Warfare, une œuvre nettement moins calamiteuse que Men ou Civil War, probablement sauvée par la présence du coréalisateur et vétéran Ray Mendoza, à qui l’on doit sans doute cette approche plus terre-à-terre. Le film n’a peut-être pas l’ambition thématique d’un grand manifeste, et oui, ce qu’il raconte n’est pas bien compliqué… mais c’est justement ça, l’idée : reproduire la version filmique la plus fidèle de l’expérience de la guerre. De ce point de vue, il évoque parfois une déclinaison (bien) plus resserrée du Black Hawk Down de Ridley Scott. Sans surprise, le film impressionne sur le plan technique : gestion rigoureuse de l’espace, lisibilité des affrontements, sensation constante de vulnérabilité, et surtout une immersion sonore et visuelle absolument sensationnelle. La guerre y est moins pensée qu’éprouvée.
– Prima la Vita (voir l’image ci-dessous) : Le film de Francesca Comencini avait tout pour être un sage moment d’autocélébration lesté de bonnes intentions et d’une mise en scène de biopic bien illustrative ; à la place, on a eu une proposition bieeeen plus sensorielle et poétique, parfois carrément onirique (le motif récurrent de la baleine, le père « donnant le soleil » à sa fille, double-wow), au point de parler davantage de « portrait rêvé ». Le prix à payer, c’est une intrigue biographique parfois assez nébuleuse, limite cryptique… mais ça tient, parce que l’authenticité des sentiments et la beauté et l’alchimie du duo d’interprètes comblent largement les zones d’ombre. La mise en scène avance à hauteur d’enfance, surtout dans une première partie particulièrement touchante, et l’image – matière, souffle, lumière presque palpable – donne au récit ce halo de souvenir recomposé, flottant entre révérence et distance pudique. Une œuvre instable, comme sa protagoniste, mais puissamment habitée.

– Caught Stealing : Que les choses soient claires… Caught Stealing est un Aronofsky mineur. Mais ce n’est pas forcément péjoratif : après des années de pesanteur biblique et de gravité cardiaque (Noé, mother!, The Whale), on dirait presque un film fait pour souffler, pour s’amuser un peu, dans la mesure du possible avec lui. Le résultat, c’est un joyeux bordel bigarré, joliment dialogué, qui flirte parfois avec la tarantinade façon Guy Ritchie (Snatch), mais sans jamais sombrer dans la superficialité (contrairement à Ritchie). Parce qu’Aronofsky reste Aronofsky : ses démons tordus, sa vision tragique du monde, son goût pour le viscéral restent bien là, provocant même quelques ruptures de ton bien brutales ([spoiler alert !] cf. la mort aussi tragique que précoce d’Yvonne [/off]). Et puis franchement, un Aronofsky « mineur », ça reste un luxe, surtout avec Matthew Libatique à la photographie. Note : quelqu’un a reconnu Liev Schreiber, sérieusement… ?!
– Un parfait inconnu : Voilà une promesse bien alléchante pour quiconque se souvenait de l’exceptionnel Walk the Line, du même réalisateur. Sans atteindre les mêmes sommets du biopic musical, l’expérience est fort satisfaisante, notamment grâce à un Chalamet en état de grâce, évidemment. L’approche du biopic par Mangold est cette fois-ci plus classique, et sa mise en scène aurait mérité d’être plus libre (comme celle de Linklater !), mais le film est remarquablement juste 1) dans sa peinture du rapport qu’entretiennent les gens « normaux » au génie et 2) dans sa quête d’identité d’un esprit créatif pour qui la musique est tout. Ce n’est pas un portrait de Dylan : l’homme y est traité comme une légende et un mystère… et c’est très bien comme ça. Mention à la scène de The Times They Are A-Changin’ et à l’excellente Monica Barbaro en Joan Baez. Seul regret : bieeeen trop peu de Johnny Cash ! Une version longue en préparation ?
– Last Stop : Yuma County (voir l’image ci-dessous) : Eh, mais… c’était cool ! Bon, pas COOL comme Bullitt… mais cool quand même. Yuma County joue clairement dans la cour de l’indie fauché et ultra-référencé, trop, sans doute, pour s’émanciper complètement de ses évidents modèles – Tarantino, les frères Coen, Peckinpah –, il lui manque ce pas de côté qui l’aurait fait pleinement exister… MAIS Francis Gallupi, avec son nom de réal de western spaghetti, et son chef op, la révélation Mac Fisken (nombre de plans à encadrer : beaucoup), ont malgré tout signé un objet graphiquement TRÈS séduisant, TRÈS généreux dans sa mise en scène, agrémenté d’une BO d’enfer, et bien plus malin qu’il n’y paraît dans son écriture. En fait, la « tarantinade » est même relative : le film se soucie moins des punchlines que des corps et de la violence. La scène qui reste : l’inoubliable prologue du massacre, au ralenti, sur le merveilleux Crying, de Roy Orbison…

– Love Me (voir l’image ci-dessous) : Finissons les mentions sur un petit film complètement passé inaperçu alors qu’il a un des pitchs les plus fascinants de l’année, avec ses deux IA entretenant bon an mal an la mémoire de l’espèce humaine par-delà son extinction (ouais !). Une idée vertigineuse, à la fois cauchemardesque et poétique… à la hauteur duquel le film n’est… qu’en partie. C’est un joli OVNI, parfois un peu frustrant, oscillant entre éclairs de génie et maladresses adolescentes : l’adorable 1er acte, façon Wall-E, est clairement le meilleur ; le 2ème souffre un peu de son animation intentionnellement cheap ; le 3ème s’empêtre dans un mélo charmant mais un peu ampoulé – malgré la toujours sublime Kstew – avec des dialogues trop estampillés « névroses de millennials californiens ». Reste une collection de scènes précieuses – le génial prologue, la scène des verres d’eau, « Is Buoy Lifeform ? »… – qui rendent le tout unique. Inégal, mais précieux.
Ont failli intégrer les mentions : L’Inconnu de la Grande Arche, Mikado, L’Accident de piano, Le Répondeur et… Y a-t-il un flic pour sauver le monde, sans doute une des plus grosses surprises de ces dernières années à mes yeux, compte tenu de mes attentes… inexistantes, et la preuve que l’humour délicieusement con n’est pas mort.

Au rayon « déceptions plus ou moins massives »
– The Brutalist : Ce que j’en attendais, après sa monumentale bande-annonce : un monument, justement, un grand film « sérieux », architectonique, porté par une mise en scène et un discours à l’intimidante hauteur de son titre. Ce que j’ai vu : un film qui commence bien… avant de se saborder sévèrement dans sa seconde moitié. Scénario boursouflé, ambitions mal maîtrisées, virage scénaristique aussi grossier qu’artificiel – la scène du viol – bousillant l’intrigue du chantier et tuant dans l’œuf toute chance de tenir un propos substantiel sur l’architecture, brutalisme négligé, manichéisme envahissant, protagoniste figé, épilogue pédagogique atrocement indigeste, durée injustifiable : in fine, ce chouchou de festival surcoté n’a RIEN d’un monument.
– Running Man : Ce que j’en attendais : le retour en forme d’Edgar Wright dans un emballage digne de Hot Fuzz et Baby Driver, pour une relecture moderne et sophistiquée du film d’action avec Schwarzie. Ce que j’ai vu : un foutoir éreintant, sans charisme ni personnalité, scénaristiquement tarabiscoté pour rien, et incapable de choisir son registre – comédie, action/SF, thriller engagé ? Wright a remplacé le kitsch réjouissant du film de 1987 par… rien de mémorable, en fait, et en a tiré un film trop long d’une bonne demi-heure, plombé par une posture indignée en toc accompagnée de zéro discours politique construit, et péniblement « porté » par un Glen Powell à moitié convaincant en héros d’action. Le cinéaste semble décidément à court de trucs à dire…
– Tron Ares (voir image ci-dessous) : Ce que j’en attendais : un digne successeur de cet incroyable et mésestimé 2ème volet qu’était Tron : L’Héritage. Ce que j’ai vu : une tentative terriblement vaine de reproduire sa magie, reposant sur une resucée esthétique complète, un scénario en mousse bouffi d’incohérences, des enjeux oubliés l’instant d’après, et une mise en scène confondant néons et caractère. Un bieeeen trop long clip payant de Nine Inch Nails pour une musique entraînante, certes, mais bieeeen moins iconique que celle des Daft Punk. Là où Tron: Legacy avait une vraie atmosphère, une vraie texture, ce troisième opus n’a que du packaging. Et au milieu, le Jared Leto, entouré d’acteurs à la ramasse, fait du Jared Leto. Mouais.

– Mission: Impossible – The Final Reckoning : Ce que j’en attendais : une honorable conclusion, idéalement dans la veine de Rogue Nation ou Fallout, compensant les couacs du précédent opus. Ce que j’ai vu : un interminable egotrip empreint d’une mégalomanie très MCU, bricolé sur un scénario imbitable passant les personnages secondaires à la moulinette (Hayley Atwell joue une belle plante). Ce foirage historique, qui n’a même pas Lorne Balfe à la musique (!), ne corrige même pas un seul couac du précédent opus (il ignore carrément Ilsa Faust !) et n’a qu’une seule putain de scène mémorable, l’exploration du sous-marin, finit par donner envie de ressortir le vieux MI:2 de John Woo pour lui dire pardon : oui, il était ridicule… mais au moins, il était court et fun.
– 28 ans plus tard : Ce que j’en attendais : un film viscéralement postapocalyptique à la hauteur de sa sensationnelle bande-annonce montée sur une lecture bien creepy du Boots de Rudyard Kipling. Ce que j’ai vu : rien de calamiteux… mais quand même un grand écart un peu raté, mis en scène avec une conviction changeante par un Boyle pas vraiment sûr de l’histoire à raconter, pas vraiment aidé par le scénario de Garland qui empile des idées sans cohérence, ni par un second acte qui s’essouffle et paume ses personnages, ni par une conclusion grotesque à force de vouloir être punk (?). La franchise 28… brille par sa constance, au moins : ça démarre toujours dur, et finit toujours mou. En fait, le très inégal 28 semaines… marquait davantage.
– A House of Dynamite (voir l’image ci-dessous) : Ce que j’en attendais : un thriller géopolitique chirurgical doté d’un sens du réel glaçant, à la Vol 93, de Paul Greengrass. Ce que j’ai vu : un énorme potentiel partant progressivement en fumée. Le premier tiers donne des frissons et envie d’y croire malgré un aspect surréaliste sur lequel je reviendrai… puis le film se saborde avec son dispositif en plastique – le même moment rejoué trois fois sous des points de vue différents pour que RIEN n’avance –, qui bousille complètement l’élan, casse la montée de tension dramatique et transforme l’urgence en exercice de style vide. Ajoutons à ça des réactions grotesques chez certains « militaires » fondant en larmes, un postulat dur à avaler à la longue (les USA incapables d’identifier l’origine du missile nucléaire ?!), une partie à jeter avec Idris Elba et une fin qui n’en est pas vraiment une… A House Full of Shit, oui.

– Life of Chuck : Ce que j’en attendais : une incursion convaincante de Mike Flanagan hors du registre horrifique qu’il maîtrise tant. Ce que j’ai vu : Quelque chose de pas maîtrisé du tout. Life of Chuck est un pudding prétentieux brassant beaucoup de vide. Une splendide scène pivot, celle de la danse, inspirée et inspirante, sauve les meubles… mais de justesse, coincée entre une 1ère partie en mode Lynch/Von Trier du pauvre et une 3ème partie mielleuse à souhait rappelant un peu, par ses excès de philosophie pour les nuls, Everything Everywhere All At Once. Le twist sur la pièce interdite fait pschitt, la narration de Nick Offerman ne sert à rien, et la grande phrase finale sonne bien narcissiquement creux. Pour fragiles au cerveau aisément retourné.
– Zootopie 2 : Ce que j’en attendais : une suite digne de Zootopie, un des meilleurs Disney des années 2010… pas forcément aussi bon que l’original, mais au moins acceptable, façon Vice-versa 2. Ce que j’ai vu : un emballage impeccable… au service d’aucune bonne idée ou presque. Visuellement, Zootopie 2 a tout : une direction artistique fidèle, une animation ultra-fluide, un duo principal à l’alchimie intacte… dommage que Disney ait oublié le scénario. Au menu : intrigue alambiquée ET à deux balles (faut le faire), nouveaux personnages et antagonistes confondants de nullité (aaaah, ce serpent…), ton sirupeux, fin tartissime, ET séparation du duo à mi-parcours, aussi, parce que pourquoi pas ? Et le pire, c’est que le message sur le vivre-ensemble passe à la trappe…
– Mr Wolff 2 : Ce que j’en attendais : une suite qui retrouve l’originalité brutalement tranquille du premier Mr Wolff, sa mélancolie inattendue via de nouveaux flashbacks, et cette efficacité de thriller à twists qui lui donnaient une vraie identité. Ce que j’ai vu : l’inverse. Un truc qui sent le « fait entre potes pour payer des traites de baraque à Malibu », sans inspiration ni nécessité, où la singularité est remplacée par des blagounettes, et sans la musique atmosphérique de Mark Isham. Un buddy movie de seconde zone où un Affleck empâté rejoue mécaniquement l’autiste et où Jon Bernthal fait son Jon Bernthal. Les scènes d’action ne sont même pas particulièrement bien troussées. Une suite qui donne l’impression de piétiner quelque chose de bien.
– Mickey 17 (voir l’image ci-dessous) : Ce que j’en attendais : un opus de Bong Joon-ho où le discours de gauche serait un minimum sophistiqué, comme dans Parasite, et où la SF serait plus subtilement traitée que dans Snowpiercer ou Okja. Ce que j’ai vu : un film très inégal, parfois divertissant grâce à un humour qui fait mouche et à un Pattinson habilement dirigé, surtout dans un 1er acte centré sur la routine absurde du héros… et parfois totalement à côté de ses pompes. Le 2ème acte, avec les clones, est pas mal fichu mais assez confus, et le 3ème, croisement grotesque du Muppet Show et d’Avatar sous crack plombé par une finesse de tank et la parodie pitoyable de Trump à laquelle s’adonne Mark Ruffalo, achève le bestiau.

A failli se retrouver dans cette rubrique : Le Roi Soleil, Vie privée, La Légende d’Ochi et F1. Oui, parce que le film de Joseph Kosinski a beau rouler de bien belles mécaniques, sous sa carrosserie rutilante, son scénario bateau tousse quand même un peu beaucoup. Seulement… ça reste une proposition d’entertainment acceptable. C’est distrayant. Enfer !
Au rayon « chouchous de la presse que je conchie plus ou moins »
Précision : ces films ne sont pas sans qualités, ou bien ils seraient rangés dans mon flop 10, plus bas… ils ne méritent simplement pas, à mon sens, leurs louanges.
– Une bataille après l’autre (voir l’image ci-dessous) : PTA, divorce acté. Seul Phantom Thread m’ayant plu en près de vingt ans, j’estime que ça ne vaut plus la peine. Ce nouveau cru dépend bieeeen trop de la performance – certes fort divertissante – de Leonardo et de l’adhésion inconditionnelle à sa propagande idéologique putride pour être bon – ouais parce que sur ce plan, on est dans le fantasme humide d’antifa s’héroïsant pour le plaisir, rien de moins. Sacraliser ça après l’assassinat politique de Charlie Kirk ? Non merci.
– Évanouis : Soyons sympas et parlons de demi-arnaque : le marketing a quand même été nettement supérieur au produit fini. Zach Cregger nous bricole une structure en chapitres superflue diluant l’empathie, fout en l’air son mystère à l’apparition de sa pitoyable méchante, et finit sur un virage grand-guignolesque rappelant celui de son Barbarian. Quelques moments forts, mais plus de couacs que de frissons.
– Miroirs No. 3 : Christian Petzold semble avoir décidé de nous désenvoûter, ces derniers temps, avec Le ciel rouge et Miroirs No. 3, deux films très riches en sous-texte mais très pauvres en choses intéressantes à raconter. Ça ressemble à du Petzold en apnée : intrigue famélique, tension inexistante, et sensation tenace que tout ce petit dispositif tourne surtout pour produire du sous-texte… sans jamais créer de véritable drame. Paula Beer, toute ravissante soit-elle, ne transforme pas l’eau en vin.

– Sirât : On fait difficilement plus cannois que ce film. Tout n’est pas à jeter, hein, Oliver Laxe et son chef op ont un indéniable sens de l’image qui nous vaut des scènes de transition motorisée hypnotiques et des plongées dans l’intimidante immensité du décor… mais avec un scénario, ça aurait été mieux. Ou alors SANS. Avec que des images, par exemple, à la Baraka ? Non ?
– Le Temps des moissons : Autre film qui coche toutes les cases du chouchou de la critique : social, conceptuel, interminable, intentionnellement austère. Faux docu sans vraie(s) histoire(s) avec personnages tenus à distance – pas un gros plan – et travail sur le son parfois calamiteux, le film n’a vraiment pour lui QUE son immersion… qui s’effondre dès qu’on comprend que le récit ne progressera pas. Le message politique passe, hein… mais… et ?
– Frankenstein : Râh. Avec ce très bel objet écrit au marteau-piqueur, del Toro a fait du del Toro, c’est le même cinéma depuis 15 ans. Manichéisme contractuel, subtilité pachydermique, humains peints par défaut comme des ordures avant une rédemption à deux roubles… la sauce ne prend pas, d’autant que l’épouvante passe à la trappe au profit du mélodrame « humaniste » – mais quoi d’étonnant de la part du responsable de La Forme de l’eau ?
– Sinners : Autre demi-arnaque (mais fringante, elle), Sinners est une resucée trop longue et sans humour d’Une nuit en enfer, vide d’idées neuves sur le vampirisme, visuellement inégale, plombée par un antiracisme revanchard et une action parfois illisible, et infoutue de faire quoique ce soit d’intéressant de son double-Michael B. Jordan. Même son set-piece de suspicion collective – la scène du « Garlic Test », sorte de The Thing du pauvre – se limite à la référence. Et puis l’épilogue en 1992 : aussi superflu que celui de Babylon. 16 nominations pour ÇA ?!
Le flop 10
Remarque préliminaire : je n’ai vu ni l’infâmeux Blanche Neige avec Rachel Zegler, ni Minecraft, ni la suite de Souviens toi… l’été dernier, ni La Guerre des Mondes version Amazon Prime avec ce pauvre Ice Cube. J’ai déjà évoqué ma dignité, non ?
1. Superman (voir l’image ci-dessous) : L’année 2025 aura été remplie de méga-blockbusters douloureusement ratés comme Mission : impossible – The Final Reckoning et Jurassic World : Renaissance… mais aucun n’aura atteint le niveau d’ignominie de celui-ci. Annoncé par une bande-annonce qui avait l’air d’une mauvaise blague (notamment avec le chienchien), ce Superman est une débâcle monumentale, probablement l’un des pires blockbusters à plus de 200 M$ que j’ai eu la malchance de voir. James Gunn transforme Superman en farce hystérique, impuissante, visuellement laide et assez mal dialoguée, et c’est normal : confier une icône mythique à un spécialiste des losers potaches (cf. les topissimes Gardiens de la galaxie et The Suicide Squad) était stratégiquement aberrant. En gros, Zack Snyder a ses défauts, mais j’aurais volontiers opté pour un Man of Steel 2 à la place.

2. Marche ou crève : Sans avoir lu le roman, on pouvait, compte tenu du pedigree calamiteux de Francis Lawrence (Constantine, Je suis une légende, la plupart des Hunger Games…), s’attendre à quelque chose de mauvais… ET malgré tout être surpris par la médiocrité. Mise en scène proche de la mort cérébrale (très, très fan des plans moyens…), focus trèèèès peu inspiré sur des dialogues médiocrement explicatifs, mélodrame bas de gamme, personnages secondaires archi-caricaturaux, antagoniste de mauvais dessin animé à la hauteur du ridicule Mark Hamill… seul l’excellent David Jonsson survit au naufrage. J’imagine que Stephen King a fait un meilleur usage du concept dans son roman.
3. Eddington : En 2018, Hérédité laissait penser à l’amateur d’épouvante qu’Ari Aster avait énormément à apporter au registre. Après avoir subi Eddington, on peut affirmer qu’il n’a rien à apporter à l’humanité. Ou du moins à son pays. Eddington est une boursouflure nombriliste, misanthrope, indigeste et vaine. Comme Une bataille après l’autre, il feint de taper sur les deux camps mais se viande à l’exercice, et SANS le côté vaguement divertissant du film de PTA. Quelques scènes de tension typiquement astériennes ne sauvent pas les meubles, d’autant plus que le casting patine sévèrement dans la semoule. Qu’Aster retourne à l’horreur… et avec un scénario écrit par quelqu’un d’autre, de préférence. Un centriste.
4. G20 : Assez de gens ont craché sur The Electric State… rappelons qu’Amazon Prime peut être encore plus « douée » à ce jeu que Netflix. Die Hard du pauvre, direct-to-video de luxe, G20 coche toutes les cases du produit filmique de consommation courante de plateforme : factice, cynique, écrit sans âme ni intention autre que celle d’être diffusé. Produit à la gloire de Viola Davis, à la tronche éternellement figée dans la même expression supposément intimidante, réalisé par une Mexicaine, et casté sous perfusion d’inclusivité, ce film enchaîne dialogues indigents, cascades ridicules, scènes d’action ubuesques (comme celle transformant « Mme President » en John Wick) et méchants conçus pour être nuls (quel gaspillage d’Antony Starr !). Est-ce seulement un film ?
5. La Femme de ménage (voir l’image ci-dessous) : Il y a les épreuves d’endurance morale qu’on voit venir… et celles qui surprennent. The Housemaid est regardable, de prime abord, commençant comme un thriller limite rétro par son aspect sexy (sic), mais parait vite bas de gamme, avec un montage haché, des scènes rafistolées, de la préfiguration à la truelle et une tonalité éparpillée… avant de devenir limite gerbant quand il vire à la fable féministe radicale où toute givrée mérite réhabilitation, où tout homme est une menace potentielle, et où la peine de mort est mal SAUF pour les violeurs misogynes, I guess. Paul Feig, qu’on savait une grosse baltringue d’« allié » de la cause, met toute son incompétence au service de cette dernière. Et encore une fois, le pire est que les gens n’ont pas calculé l’énormité du propos, sans doute trop occupés par les plastiques certes fort séduisantes de Grands Yeux et de la Sweeney…

6. Shelby Oaks : L’idée d’un sympathique Youtubeur ciné sortant un film donnait envie d’y croire. Las ! Shelby Oaks ressemble à 1h30 (Dieu merci) de régurgitation cheap des films préférés de Chris Stuckmann : un condensé d’une grande variété de clichés du registre horrifique confondant caractère et fan attitude. Effets souvent lourdingues, jump scares souvent agressives, musique qui en fait des tonnes façon Sinister du pauvre, jeu terrorisé de l’actrice comme unique moteur de tension, twist final méga-débile… Stuckmann ne se contente pas d’ignorer comment on raconte une histoire : il ne convainc même pas en metteur en scène. Remarquez, c’est plutôt normal qu’il ne critique plus rien négativement, du coup.
7. Mountainhead : Ou la preuve qu’on peut sortir de ce quasi-monument de la fiction TV qu’est Succession… et oublier instantanément TOUT ce qui le faisait marcher. Avec Mountainhead, Jesse Armstrong nous a pondu une satire incroyablement stérile (je ne le croyais littéralement pas), avec des personnages insupportables (et pas en bien) constituant tous des variantes du même « tech-bro » –, des dialogues jargonneux en rafales, et surtout une impression d’épuisement intellectuel : « eat the rich » en pilotage automatique, sans point de vue neuf, sans humanité pour donner du relief. Même la mécanique comique paraît forcée… comme si Armstrong n’avait VRAIMENT plus rien à dire sur son pourtant riche sujet.
8. Piégé : Mélange en constante putréfaction de Phone Game et de Saw, la mongoloïderie Piégé jouit d’un postulat physiquement invraisemblable, d’une écriture sous crack, et d’un protagoniste tellement con qu’il en devient antipathique – chose qui n’est généralement pas censée arriver –, et met une bonne heure à devenir (très) vaguement regardable… avant de resombrer dans la nullité crasse (famille flanquée d’un QI de truite, accident en slow-mo hideuse, marteau providentiel qui aurait pu servir deux heures plus tôt…). Pour parfaire le tout, David Yarovesky (Brightburn, bof) agrémente son cirque d’un « propos » politique résumable à « boomers réacs = le Mal » en disant long sur son niveau. Et ses deux acteurs attendent que ça finisse.
9. Predator: Badlands (voir l’image ci-dessous) : Voyons voir… une « direction » artistique, des SFX et des décors qu’on pourrait copier-coller dans un Star Wars des années 2010 sans que ça ne choque personne… une petite créature mignonne dont le seul but est de vendre des jouets… une sidekick pétulante qui se croit tout le temps drôle et donne surtout envie d’être sourd… de l’imagerie écolo d’industrie détruisant la nature, à la Avatar… un protagoniste masculin émotif qui apprend à être en phase avec ses sentiments… une déconstruction de franchise qu’absolument personne n’a demandé… ouep, Disney Corp a bien shampooiné la franchise Predator comme elle l’avait fait avec Star Wars. En plus de réussir à rendre Elle Fanning insupportable. Qu’ils soient tous maudits.

10. Dalloway : En octobre, le blockbuster de SF français Chien 51 s’est bien pris les pieds dans le tapis… mais peu de gens savent qu’un mois plus tôt, Yann Gozlan a fait PIRE, dans le même registre, avec l’inénarrable Dalloway, thriller propret dénué d’idée originale, sans doute trop occupé à recycler l’imagerie IA des autres (jusqu’à Mission: Impossible), et surtout d’une ringardise franche, qui pique carrément les yeux dans le 3ème acte, quand le film sort ses « hackeurs » tout droit sortis d’une série des années 2000, son IA qui respire, son angoisse de la page blanche… en gros, on dirait un prompt de boomer fait film. Cécile de France fait peine à voir et Mylène Farmer prouve qu’une bonne chanteuse ne fait pas forcément une bonne doubleuse.
Ont failli intégrer ce flop : le film réalisé par deux bots The Electric State, la branlette d’auteur fantastique Else, l’énième démonstration qu’Ethan Coen n’est rien sans son frère Honey Don’t !, le nanar de streaming à 180 millions Fountain of Youth, la suite que personne n’a demandé L’Ombre d’Emily 2 (ça aurait fait deux films de Paul Feig dans le flop…), l’énième débandade du MCU Captain America: Brave New World, l’énième Destination finale que personne n’a demandé Destination finale – Bloodlines, le non-comeback de Paul Greengrass The Lost Bus, le film de Mel Gibson qu’on préfèrera ignorer Vol à haut risque, le douloureux signe que Cronenberg est aux fraises Les Linceuls, et le film d’action chinois The Shadow’s Edge, tellement à mille lieues de ce qu’est le cinéma à mon sens qu’il aurait inévitablement intégré ce flop si je l’avais fini.
Conclusion
Voilà l’ami, c’était mon bilan ciné de l’année 2025… un peu long, j’en conviens, d’où le terme de bilan plutôt que celui de top, mais que veux-tu, tel est le prix de la passion. 2025 aura été une année bien étrange : pas totalement stérile, mais… tristement symptomatique. Une année où le meilleur s’est rarement produit là où on l’attendait – il fallait plus chercher du côté des films indés européens ou asiatiques, des productions modestes, des récits ancrés dans l’humain – tandis qu’Hollywood continuait de donner l’impression de produire par inertie, par algorithme, et parfois même par pure superstition industrielle, sans prendre le temps de réfléchir deux minutes à ce qu’il fait. Certains ont déclaré 2025 l’année qui l’a tuer, utilisant les feux californiens apocalyptiques de janvier 2025 comme une prophétie… mais le cinéma américain n’est pas mort. Il est juste en crise. D’où ce plafond de verre du 8/10, ce sentiment diffus de regarder des objets techniquement impeccables mais émotionnellement sous-vide, comme si la machine savait encore fabriquer des films, mais plus vraiment… pourquoi. Heureusement, la cinéphilie a le cuir dur : elle s’adapte, farfouille, découvre. Et parfois, au milieu d’une hécatombe de suites, reboots, machins prémâchés et divertissements sous cellophane, surgit encore un film qui rappelle pourquoi ce médium mérite qu’on s’y accroche plus que jamais. En espérant que mon top et ses mentions vous donneront quelques envies.


